Mardi 16 avril 2019 Messe Chrismale

Nous sommes réunis pour célébrer la messe chrismale au début de la Semaine Sainte, invités à suivre Jésus dans sa Passion, sa mort et sa résurrection, sa victoire sur le mort et le mal pour nous laisser rejoindre et atteindre de manière nouvelle par son amour extrême, par sa miséricorde.

Dans quelques instants, les prêtres vont renouveler les engagements de leur ordination. J’inviterai aussi les diacres à renouveler leur engagement. D’années en années, nous sommes invités à marcher à la suite du Christ à travers les joies et les douleurs. Avec les années, nous comprenons mieux que hors de lui, nous ne pouvons rien faire. Avec le temps, nous mesurons nos capacités mais surtout nos limites. Nous faisons l’expérience de nos faiblesses et si nous les présentons avec humilité au Seigneur, il s’en sert pour nous façonner un cœur à l’image de son propre cœur doux et humble, cœur transpercé.

Nous vivons une période douloureuse et difficile pour l’Eglise. Nous sommes tous atteints, blessés par la lumière faite sur les scandales qui touchent l’Eglise. Cela nous blesse jusqu’à parfois atteindre notre confiance en l’Eglise elle-même. Nous souffrons mais nous n’oublions pas que la souffrance est en premier lieu celle des victimes des abus, souffrance dont nous ne faisons que commencer à prendre la mesure. Nous savons et nous croyons qu’à travers cette épreuve de vérité, le Seigneur nous purifie, nous conduit à une conversion personnelle et ecclésiale pour une nouvelle fécondité. Le chemin, je le crois est irréversible. Je prie pour que nous ayons la joie d’en voir les fruits. J’éprouve le besoin au cœur de ces épreuves de dire toute ma reconnaissance, mon estime, ma confiance à tous les chrétiens du diocèse qui portent la mission jours après jours, c’est-à-dire vous tous. Bien sûr, en ce jour, ma reconnaissance et mon estime, va à mes frères prêtres, à chacun des prêtres. Je vous invite à rendre grâce à Dieu pour leur ministère à les remercier, à prier pour eux aujourd’hui. Que le Seigneur nous accorde force et consolation. Priez pour votre pauvre évêque.

Ce n’est plus seulement l’Eglise qui est marquée par la souffrance mais toute notre société qui est extrêmement fragile et qui semble ne pouvoir dire les choses que par la violence, violence qui révèle une profonde détresse. Société qui est aussi traversée par une profonde aspiration à la fraternité et à l’authenticité et qui est en attente de raisons de vivre. Je pense aussi aux élections européennes qui s’approchent dans un contexte de tentation et de repli sur soi.

Que devons-nous faire ? Qu’est-ce que le Seigneur attend de nous ? Que nous nous convertissions bien sûr. Mais quel est ce chemin de conversion ? Qu’est-ce que cela engage ? Le fruit de la conversion, c’est la joie. Permettez-moi d’évoquer, de vous rappeler quelques pistes parmi bien d’autres.

Mettre sans cesse le Christ au centre de nos vies.

Revenir à lui sans cesse, nous laisser à nouveau saisir par lui. Je pense aux propos de Saint Paul : « Certes, je n’ai pas encore atteint la perfection mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir puisque j’ai été moi-même saisi par le Christ Jésus, oubliant ce qui est en arrière et lancé en avant, je cours vers le but en vue du prix auquel Dieu nous appelle là-haut dans le Christ Jésus. »ou encore : « Il s’agit de le connaître lui, avec la puissance de sa résurrection et la participation à ses souffrances, de devenir semblable à lui dans sa mort afin de parvenir à la résurrection d’entre les morts. » « Ce n’est plus moi mais le Christ qui vit en moi. Ce que je vis aujourd’hui dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi. » Nous laisser rejoindre et saisir à nouveau par le Christ. A la manière de l’apôtre Pierre qui avait promis une fidélité absolue et qui va connaître l’amertume et l’humiliation du reniement. Pierre qui apprend lui aussi à être faible et avoir besoin de pardon, lorsque finalement au moment de son reniement, son masque tombe, il comprend la vérité de son cœur faible. Il éclate en sanglots de repentir libérateur. Après ces pleurs, il est alors prêt pour sa mission. Et il pourra répondre à la question que Jésus ressuscité lui pose : Pierre m’aimes-tu ? Tu sais tout. Tu sais que je t’aime.

L’humilité

Je sais que l’humilité est une notion difficile à quantifier et il faut sur ce sujet se garder de jugements trop rapides. Cependant, Jésus lui, a pris le chemin de l’humilité et du service, et si nous prétendons le suivre, il n’y a pas d’autre chemin. Vous le savez, combien les disciples ont eu énormément de difficultés à comprendre et à accepter que le fils de l’homme devait être livré et mourir pour ressusciter. Celui qui veut être le premier, qu’il soit le serviteur de tous, qu’il soit le dernier de tous. Jésus lui le maître, est au milieu de nous comme celui qui sert. Jésus a pris la dernière place, il s’est fait le serviteur de tous, les bons comme les méchants. Il n’y a pas d’autre chemin possible pour nous. J’ai été très impressionné par les images du Pape François il y a quelques jours se mettant à genoux devant les autorités politiques du Soudan, leur embrassant les pieds pour les supplier de travailler à la paix. Ce geste n’est sans doute pas compris de tous et pourtant Jésus agit de cette manière.

Prendre au sérieux l’appel à la sainteté.

Nous devons prendre au sérieux l’appel à la sainteté (je vous invite à lire et à relire la lettre du Pape François La joie et l’allégresse). La sainteté est en réalité la seule réponse véritable à la situation de l’Eglise et du monde. « N’aie pas peur de viser plus haut, de te laisser aimer et libérer par Dieu. N’ais pas peur de te laisser guider par l’Esprit-Saint. La sainteté ne te rend pas moins humain, car c’est la rencontre de ta faiblesse avec la force de ta grâce » (Pape François). Quand nous regardons l’histoire de l’Eglise, dans les périodes de crise profonde, de médiocrité ou de perversion, Dieu répond par l’émergence de figures de sainteté. Sainteté qui est toujours retour à la radicalité et la simplicité évangélique. Après la période de martyre face à l’effondrement de l’empire romain, apparaît la vie monastique à la suite de Saint Benoît. Plus tard, en réponse à la médiocrité du clergé et des grands du monde, apparaissent les ordres mendiants avec Saint François d’Assise, Saint Dominique. Au 16ème siècle après la crise qui produira la Réforme, c’est Sainte Thérèse d’Avila, Saint Ignace de Loyola, Saint François-Xavier ou Saint Philippe Néri qui à lui seul renouvelle la ville de Rome. Je pense aussi plus récemment au cœur des atrocités de la deuxième guerre mondiale dans les camps d’extermination, la sainteté jaillit : Saint Maximilien Kolbe, Edith Stein, Carl Leisner, Marcel Callo et bien d’autres. « Le baume de la sainteté engendrée par la beauté de la vie de tant de jeunes peut soigner les blessures de l’Eglise et du monde en nous ramenant à la plénitude de l’amour à laquelle nous sommes appelés depuis toujours. » La sainteté n’est ni le succès, encore moins la brillance. Elle est humilité, charité, persévérance. Qui aujourd’hui seront les saints en réponse à notre situation, à celle du monde ? Peut-être sont-ils déjà là. Je pense aux 19 martyrs d’Algérie béatifiés il y a quelques semaines. Mais croyons-nous vraiment que la sainteté est possible ? Croyons-nous que le Seigneur peut se servir des pauvres que nous sommes ? Croyons-nous que la grâce de notre baptême, de notre ordination peut se déployer au-delà de nos misères et de nos fragilités ?

L’absolue nécessité d’être ensemble

Je pense ensemble, c’est parce que nous ne pouvons pas tendre à la sainteté seuls, aussi parce que le premier témoignage est celui de la charité. Nous avons besoin de cette vie fraternelle, le monde en a besoin. Je pense en ce jour où nous célébrons la messe chrismale à la communion fraternelle entre prêtres mais plus encore à ce que l’on appelle parfois la complémentarité des états de vie. Ce qui nous constitue frères et sœurs, c’est notre baptême. Les prêtres, les évêques sont d’abord des baptisés, fidèles du Christ. Entre fidèles du Christ, laïcs, prêtres, diacres, consacré(e)s, religieuses, marié(e)s, célibataires, veufs, nous devons être les gardiens les uns des autres, appelés à la sainteté ensemble, à la mission ensemble. Nous devons nous entraîner les uns les autres aux exigences propres de chacun de nos états de vie, de nos vocations particulières. « Les laïcs dans l’Eglise doivent être considérés non comme des collaborateurs du clergé, mais comme des personnes réellement « coresponsables » de l’existence et de l’action de l’Eglise » affirmait Benoît XVI . Permettez-moi de vous citer encore le Pape François : « Quand vous voyez un prêtre en danger parce qu’il a perdu la joie de son ministère, parce qu’il cherche des compensations affectives ou qu’il est en train de perdre le cap, ayez le courage de lui rappeler son engagement envers Dieu et avec son peuple. Annoncez-lui vous-même l’Evangile. » . Nous devons être à la fois les gardiens et les stimulants les uns des autres et cela dans le concret. Un père de famille ou une mère de famille est autorisée à dire à un prêtre : « Pries-tu encore ? », un prêtre est autorisé à dire à un père de famille : « Prends-tu assez de temps avec tes enfants ? ». Un père de famille est autorisé à dire à son curé : « Donnez-nous le Christ et non vos opinions personnelles. C’est Jésus que nous voulons suivre, pas vous. » Nous avons un absolu besoin les uns des autres. Plus profondément, peut-être, nous n’avons pas encore complètement compris et accueilli ce que dit le Concile sur la relation entre sacerdoce commun et sacerdoce ministériel.

Nous avons vécu, il y a quelques semaines, la troisième assemblée synodale. Après avoir essayé d’identifier nos joies et ce que nous vivons de beau dans nos communautés paroissiales, après avoir essayé de nous laisser éclairer sur nos maladies ou conversions nécessaires, les 297 délégués m’ont transmis des propositions, des orientations, des priorités ou des chantiers à mettre en œuvre pour la vie de nos paroisses. Le lundi de Pentecôte, je serai amené à proposer au diocèse ces priorités en vue d’une sortie missionnaire. Priez pour moi que je me laisse moi-même éclairé par ces propositions qui émanent de ce chemin synodal, que je sois authentiquement à l’écoute comme tous nous devons être dans une attitude d’écoute. Le plus important, c’est que nous nous laissions ensemble convertir dans un véritable processus de sortie missionnaire, de charité plus grande. Processus dont nous ne sommes qu’au début. J’ai lu il y a quelques jours le discours du Pape François à la cathédrale de Rabat. J’ai pensé que ces propos étaient aussi valables pour nous : « A quoi le règne de Dieu est-il comparable, à quoi vais-je le comparer ?[…] Il est comparable au levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine jusqu’à ce que toute la pâte ait levé »(Lc 13, 18-21). En paraphrasant les paroles du Seigneur, nous pourrions nous demander : à quoi est comparable un chrétien sur ces terres ? A quoi puis-je le comparer ? Il est comparable à un peu de levain que la mère Eglise veut mélanger à une grande quantité de farine jusqu’à ce que toute la pâte ait levé. En effet, Jésus ne nous a pas choisis et envoyés pour que nous devenions les plus nombreux ! Il nous a appelés pour une mission. Il nous a mis dans la société comme cette petite quantité de levain, le levain des béatitudes et de l’amour fraternel dans lequel comme chrétiens, nous puissions tous nous retrouver pour rendre présents son Règne. […] Cela signifie chers amis que notre mission de baptisés, de prêtres, de consacrés n’est pas déterminée particulièrement par le nombre ou par l’espace que nous occupons mais par la capacité que l’on a de produire et de susciter changement, étonnement, compassion, par la manière dont nous vivons comme disciples de Jésus, au milieu de celles et ceux dont nous partageons le quotidien, les joies, les peines, les souffrances, les espoirs (Cf Conc. Oecum. Vat II, Const past. Gaudium et pes, n°1). »

Dans quelques instants, je vais bénir les huiles. Verser le parfum dans l’huile pour le Saint Chrême. Prions pour que la bonne odeur du Christ soit aussi répandue sur chacun de nous et que nous-mêmes, ensemble nous soyons au milieu du monde la bonne odeur du Christ.

Yves Le Saux
Evêque du Mans